Giselle la démoniaque

Publié le par Keupone-in-grey

Le plaisir gâché des femmes contemplant leurs tétons plats se mettre à pointer n'effleure pas le petit esprit étriqué de Giselle. Les verrait-elle se faire mordre qu'elle ne daignerait pas adresser un regard au miroir de l'entrepôt. Ses pieds longs et biscornus traînent lascivement sur le sol froid. Du béton. Quelle idée de poser nue dans un bâtiment désaffecté ? songe-t-elle. Il est facile de se croire belle quand on est hideuse pour certaines, mais pas pour Giselle. Elle, le teint morne, la peau huileuse et le visage gonflé ne s'est jamais fait d'illusion. Chez les femmes, il y a toujours eu les belles, celles qui ont eu droit à la littérature, au cinéma et à la peinture. Celles dont la beauté ne peut que signifier qu’elles sont d'une extrême pureté ou d'une vulgarité telle qu'elle déshonorerait le plus sage des papes. Celles que les grands maîtres regardent, admirent et gratifient même de leur protection en matière prospérité. Puis, selon Giselle, il y avait les laides. Celles qui n'ont aucun admirateur, pas même les hommes démunis de toute beauté ne leur adressent le moindre attachement. Des pauvres filles qu'on ne regarde pas, et, fussent leurs idées toutes grandes et bonnes que l'on ne ferait pas le croquis de leur main, pour peu qu'elle soit moins affreuse que le reste.

Giselle remet le châle en laine que David lui a donné. Elle le fait glisser sur sa peau si bien qu'il la gratte de son bourrelet, pourtant unique, à la base de son coup. Avec, elle parait vielle et moche. Elle n'a que dix-sept ans, mais déjà elle sait que les photos clandestines de David traduiront son apparence de vielle fille sénile. David lui a d'ailleurs demandé de ne pas se maquiller. Elle s'y connaît en art, mais ce n'est pas se savoir précoce qui lui a permit de déterminer l'objectif de cette séance. David veut prendre des photos de filles moches, et, comme pour aggraver la situation, il faut qu'elles se dévêtissent, de façon à ce que tout le monde puisse constater l'étendue des dégâts. Giselle est persuadée qu'on y verra les poils hérissés de son sexe cacher les lèvres obscènes qui, du moins le pense-t-elle, enlaidissent son appareil de femme à merveille.

En s'asseyant par terre, elle constate que la poussière serait un vêtement convenable pour un corps si mal formé et qu'un habit supplémentaire ne servirait que trop peu : Qui voudrait la sauter ? Mais cette pensée n'aggrave pas plus la mélancolie de Giselle. A son âge, les jeunes filles veulent de l'amour. L'amour des hommes, certainement. Cela la préoccupe, il en va de soit. C'est pour cela qu'elle est ici, froide et poussiéreuse sur le béton, évitant son reflet dans le miroir. David l'a-t-il mis ici pour la complexer d'avantage ? Cela devait faire partie de son plan d'artiste. Il lui fallait une fille hideuse, mais il fallait aussi qu'elle se sache être hideuse. C'est pourquoi il avait disposé ce foutu miroir dans l'entrepôt.

Il revint quand elle commença à se balancer sur elle même, en avant et en arrière, tel le lecteur du Coran.

-Que vas-tu faire de l'argent ? Lui demande-t-il en revenant avec des clichés déjà imprimés.

-De la chirurgie. Répond Giselle en se relevant.

-Je ne savais pas que tu avais des problèmes.

Giselle soupira de tout son être, laissant même échapper un gémissement. Il se moquait vraiment d'elle.

-De la chirurgie esthétique. Pour ne pas avoir à te resservir de modèle.

David la regarde d'un air étonné. Il cherche alors dans ses affaires, pose ses photos, et met la main au fond du sac dans lequel il avait glissé son déjeuner, il sentit d'ailleurs la sauce tomate lui salir le poignet. Il ressort enfin sa main avec le couteau qu'il a utilisé pour trancher son sandwich il y a une heure à peine.

-Va s'y, mutile toi. Lance-t-il. Par quoi vas-tu commencer ?

David a vingt-cinq ans. Il est trop vieux pour Giselle, et il ne voudrait même pas la toucher. Elle en est sûre. En prenant le couteau, elle envisage son poids et se demande s'il n'équivaut pas au poids de son âme si elle était libérée de cette enveloppe atroce. La lame est aiguisée, il ne fait aucun doute qu'elle pourrait en finir sur le champ. La peur cependant reste la maîtresse de son triste sort. Jamais elle n'oserait se trancher la gorge pour souffrir les dernières minutes de son existence. Depuis qu'elle a lut Sade, Giselle pense comme dans Justine et les malheurs de la vertu qu'il faudrait assassiner les enfants laids dès leur mise au monde afin de les conserver d'un destin tragique.

-Si tu te suicides, tu seras restée vierge toute ta vie.

Comment sait-il ? se demande la pauvre fille. Elle cache à présent ses parties les plus intimes à David : il venait d'agresser son intimité.

-Et si je ne le fais pas, non seulement je le resterai toute ma vie mais en plus je devrais éprouver des sentiments que tu n'imagines même pas pouvoir se loger dans l'esprit d'une gamine. Tu n'as jamais été une fille, ni une fille moche. De toute façon je ne suis pas suicidaire, je veux guérir.

David rit.

-Dans ce cas là, tu n'as qu'as faire en sorte que je ne sois plus vierge avant de crever. Lui propose-t-elle.

Elle s'esclaffe à son tour, avant de reprendre.

-Tu ne me sauteras jamais.

Désormais, ce n'est plus d'un rire dont il est question, mais d'un gémissement plein de haine et de sarcasme. Giselle se roule presque par terre. Elle est si follement triste qu'elle baiserait le sol et lécherait la poussière pour effacer cette situation fort gênante et ridicule de sa vie. David s'approche, lui attrape le poignet et la relève brutalement, en lui décochant une gifle qui vient frapper le visage tant haït de la jeune fille.

Juste avant de partir, il lui déclare nonchalamment :

-Quand tu arrêteras de te plaindre, là tu baiseras.

Giselle, nue comme un ver, se contemple dans le miroir. Elle se trouve laide, piteuse, sale, ses pieds lui paraissent déformés, ses abdominaux inexistants et son visage atroce. Mais Dieu qu'elle trouve ça beau.

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